Forage mémoriel

Lorsque l’on cherche à se rappeler quelque chose – un mot, un nom, un événement –, on dit parfois que l’on « fouille » dans sa mémoire ou ses souvenirs. Cette analogie avec le geste archéologique donne une dimension physique, corporelle à la mémoire. L’archéologue fouille dans le passé, creuse dans le sol, dans les couches superposées de l’histoire.

Le titre de l’installation de Sarah Van Melick, Forage mémoriel, porte en lui ce rôle de l’excavation. Extraire des souvenirs, des mémoires. Les faire sortir du sol ou d’obscurs tiroirs d’archives. Ce geste de la fouille, l’artiste l’a expérimenté elle-même en démarrant ce projet. En quête de traces témoignant de l’immigration marocaine amazighe dans le Nord de la France, elle s’est intéressée à l’histoire des travailleurs marocains recrutés pour fermer les mines entre les années 1960 et 1980. De ces hommes, de leurs conditions de travail et de vie dans les mines, peu de traces. Qui étaient-ils ? Comment vivaient-ils ? Comment travaillaient-ils ? Ont-ils eux aussi, participé aux luttes des mineurs ? Que racontaient-ils à leurs proches ?

 

Alors Sarah Van Melick a cherché : dans les archives du Centre historique minier de Lewarde notamment, auprès d’associations également, dans des ouvrages, des films ou des conférences, se heurtant parfois aux difficultés d’accès aux sources. L’artiste a réalisé des entretiens auprès d’anciens mineurs ou de leurs proches. Elle a recherché des paroles, des souvenirs, des récits. Sarah Van Melick a notamment collecté des négatifs, conservés dans les archives des compagnies minières et documentant la vie des mineurs : au repas, au travail, aux cours d’alphabétisation. Avec ces documents, l’artiste a recomposé une autre forme d’archive. Elle a sélectionné, organisé et recadré ces images choisies, en produisant ainsi à son tour. Sans critique ou parodie de la discipline historique et de ses méthodologies, elle s’est emparée d’une histoire avec les outils plastiques qui sont les siens.

 

L’installation créée à partir de ses recherches fait surgir dans l’espace des visages anonymes. L’artiste a gravé les images d’archives sur des tubes de cuivre. Comme des dessins, débarrassés de décor ou d’accessoires, se concentrant sur des visages, des postures, ou des chiffres des cotes documentaires. Neuf tuyaux de cuivre mordus par l’acide, qui jaillissent du sol, comme des conduits ou des carottages géologiques. Leur agencement dans l’espace évoquant le classement des documents du centre d’archives, nous rappelle que toute archive obéit à un système d’organisation construit par des choix, des sélections, et donc une part d’arbitraire. Comme l’histoire, le lieu d’archives comporte autant de pleins que de vides.

 

Dans les creux de l’histoire officielle, dans ses plis, il y a tout autant d’histoires non racontées. À l’intérieur des tuyaux, des haut-parleurs font entendre des voix en plusieurs langues (français, arabe, tamazight) parfois mêlées. Celles des témoins que Sarah Van Melick a rencontrés et dont elle a récolté les histoires et les silences. Alors que les archives photographiques documentent la vision des compagnies minières elles-mêmes, les enregistrements font entendre les individus. L’œuvre de Sarah Van Melick chuchote une histoire que l’on ne connait pas. Nous invite à faire mémoire avec elle, à nous approcher pour voir les visages des mineurs, à tendre l’oreille pour écouter la parole des témoins. En occupant l’espace par la pluralité des récits, elle rappelle que l’histoire est une somme de trajectoires individuelles.

 

Un texte de Tania Hautin-Trémolières (commandé dans le cadre de Post_Production 2022)

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Forage mémoriel, installation, neuf tuyaux de cuivre gravés à l'eau forte, dispositif sonore, terre de terril, 2022, dimensions variables.

Vues d'exposition Post_Production, Comme un écho tonne, Frac Occitanie Montpellier, 2022. Avec des œuvres de Geoffrey Badel, Antoine Bondu, Virginie Cavalier.

© Cedrick Eymenier

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Forage mémoriel, installation, neuf tuyaux de cuivre gravés à l'eau forte, dispositif sonore, terre de terril, 2022, dimensions variables.

Vues d'exposition Post_Production, Comme un écho tonne, Frac Occitanie Montpellier, 2022. Avec des œuvres de Geoffrey Badel, Antoine Bondu, Virginie Cavalier.

© Cedrick Eymenier

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Forage mémoriel, installation, neuf tuyaux de cuivre gravés à l'eau forte, dispositif sonore, terre de terril, 2022, dimensions variables.

Vues d'exposition Post_Production, Comme un écho tonne, Frac Occitanie Montpellier, 2022

© Laurent Vilarem